mercredi 2 novembre 2016

Contribution à la réflexion et au débat sur le projet de délibération sur la compétence culturelle qui sera soumis au vote du conseil métropolitain

A Mesdames, Messieurs le Maires des communes de la métropole grenobloise,
A Mesdames les Directrices et Messieurs les Directeurs des affaires culturelles,
 Contribution à la réflexion et au débat sur le projet de délibération sur la compétence culturelle qui sera soumis au vote du conseil métropolitain le 3 novembre
Grenoble, le 28 octobre 2016 
 Mesdames, Messieurs les Maires,

Ayant participé de façons diverses, comme annoncé dans notre précédente missive en avril dernier, à la phase de concertation préalable à l’établissement du texte qui nous est soumis par la présidence, nous vous adressons les réflexions et propositions qu’il nous inspire.
    De ce projet de délibération nous disons qu’il est décevant en regard des échanges qui ont eu lieu dans la phase de concertation. Inventaire à la Prévert, fourre-tout, il est une juxtaposition de réflexions parfois intéressantes mais menées de manière cloisonnée. Nous sommes bien conscients que la compétence culturelle ne peut s’opérer que de façon progressive ; mais cela requiert justement de dégager au départ une vision politique clairement identifiée et structurante pour des perspectives culturelles métropolitaines ambitieuses et novatrices.
    Ce que le texte ne fait nullement puisqu’il propose dans l’immédiat, sans aucune autre réflexion d’ensemble, comme premier pas, le transfert de la MC2 et de l’Hexagone. Quelle en est la logique ? S'agit-il d'avoir à proposer quelque chose à minima avec une loi MAPTAM qui se réfère exclusivement aux équipements, alors même que cette approche est dénoncée depuis le début par de nombreux élus ? L'incompréhension autour de ces transferts vient bien de l'absence totale de mise en perspective, laquelle impliquerait à tout le moins une réflexion sur les autres lieux ressources qui œuvrent sur les champs de l'action culturelle dans la métropole. « Tout ça pour ça » aurait-on envie de dire…
C’est dès maintenant que doit émerger un schéma directeur des actions culturelles autour d'axes politiques lisibles structurant la construction métropolitaine à venir de cette compétence. 
 Pour contribuer à la réflexion nous proposons quatre axes structurants:
1- Le soutien à la création, cadre d'une nouvelle façon de se rencontrer, de participer, de se former, d'apprendre
Dans un contexte financier difficile, l'insuffisant pouvoir d'achat des scènes pénalise un peu la création et les responsables de programmation préfèrent légitimement en conséquence se tourner vers la diffusion de propositions reconnues qui consolident les équilibres financiers fragiles de leurs équipements. Notre territoire métropolitain a toujours été le siège d'un bouillonnement culturel important reliant animation et création à travers une affirmation esthétique exigeante et populaire. Peuple et Culture lié à l'histoire des Maquis du Vercors, première expérience de décentralisation culturelle avec Jean Dasté, militants de l'Education populaire et amis des arts, l'ACTA (l'Action Culturelle par le théâtre et les Arts) puis la Comédie des Alpes sont des ancrages majeurs de l'histoire culturelle de notre territoire métropolitain.
Que serait la dynamique culturelle métropolitaine, que seraient nos équipements, nos scènes et nos événements sans le foisonnement de propositions, sans l'expérimentation, la recherche de nouveaux langages et de nouvelles formes esthétiques?
La place de la création dans la métropole peut être réfléchie selon des modalités ou relais divers : depuis les équipements existants, à partir d'un « lieu »de fabrique dédié (pas forcément matériel), par des résidences d'artistes, dans une contractualisation entre les équipements et les communes (pas seulement celles où ils sont implantés), avec d'autres réseaux impliquant les festivals et les scènes nationales, européennes. Il est essentiel que le soutien à la création soit un axe organisant notre dynamique culturelle à l'échelle de la métro.
Ce soutien métropolitain à la création devra nécessairement et parallèlement s’accompagner d’aides à des actions d'éducation, de pratiques et de médiations susceptibles de relier les publics en particulier les plus éloignés des champs de l'action artistique et culturelle.
Ce double soutien doit aussi viser à remédier autant que possible aux inégalités qui existent actuellement entre les diverses communes. Il suppose une étroite concertation entre les communes et la Métro afin que celle-ci encourage les coopérations et les mutualisations mutuellement bénéfiques.
2 - Histoire ouvrière, multiculturalisme, sciences et techniques, une mémoire qui mise sur le lien, la rencontre et par là-même à un mutuel enrichissement 
Notre histoire métropolitaine est liée à la venue de nombreuses populations ouvrières aux origines diverses construisant tout au long du 20ème siècle notre identité multiculturelle. La recherche d'un travail, d'une vie meilleure en sont le cadre avec les débuts de l'industrialisation, les découvertes scientifiques et techniques que notre situation géographique, avec l'énergie hydraulique, va contribuer à développer massivement (chimie, papeterie, tissage, tannerie, viscose...)
L'ancrage de plusieurs cultures a été et doit rester une richesse. Notre histoire métropolitaine est structurée par cette citoyenneté ouvrière, qui interroge notre identité présente et future, notre imaginaire collectif (transmission, identification, sentiment d'appartenance...), histoire qui nourrit notre capacité à construire des perspectives communes.
L'histoire contemporaine récente, celle des technologies nouvelles dans notre territoire, fait bien sûr partie de cet axe muséal. Pas question d’opposer les unes aux autres !
Tel est selon nous, dans toutes ses riches dimensions, l’axe muséal qui doit être porté et soutenu par la métropole.
 3 - Lecture publique, la force des réseaux 
 De nombreuses bibliothèques se sont regroupées en réseau. Leurs histoires récentes ou plus anciennes sont différentes. Elles leur permettent de se construire une culture commune pour mieux développer la lecture publique et le service aux populations, de renforcer l'harmonisation des pratiques, de travailler sur une politique documentaire concertée, de renforcer la culture professionnelle des personnels.
L'évolution numérique amène de nouveaux défis aux professionnels, confrontés toujours plus à la nécessaire maîtrise des systèmes d'information, laquelle questionne l'indépendance, le pluralisme, la liberté au cœur de leur mission d'intérêt public, notamment de consolider l’esprit critique et le lien social.
Une coordination des réseaux existants constituerait une force supplémentaire au service d'une dynamique de réflexion qui s'attache à mettre en œuvre une politique de lecture publique partagée et forte à l'échelle métropolitaine.
4 - S’agissant de l’enseignement musical
Il s’agit pour la Métropole de se doter d’une politique d’enseignement musical en complémentarité avec la compétence du Département dont celui-ci ne souhaite pas se défaire. Il est souhaitable de concevoir une articulation entre les différents équipements d’enseignement artistique de l’agglo dont certains fonctionnent déjà en réseau en partie grâce à l’action de Conseil départemental et à son schéma des enseignements artistiques, schéma fonctionnel depuis longtemps. Il serait avantageux de faciliter un travail en réseau entre écoles, conservatoires, notamment pour les enseignements rares dont les enseignants interviennent en plusieurs lieux, qui n’auraient plus qu’un seul employeur.
Plus généralement, les dispositifs et actions d’éducation artistique et culturelle devront bien sûr être valorisés.
Voilà donc définis quelques axes structurants qui donneraient dès maintenant à l’engagement métropolitain en matière de culture une base riche de sens et dynamisante. Et qui permettrait ultérieurement d’en construire le développement au plus près des besoins des populations des communes dans un esprit de coopération et d’enrichissement mutuel. 
Engagement qui pourrait être affirmé dans une « Charte de coopération » en guise de préambule, garante d’une gouvernance partagée avec les communes. 

De nombreuses contributions entendues au long des réunions de concertations de ce printemps font référence aux axes développés ci-dessus, sans déboucher sur une vision métropolitaine rassembleuse et lisible. Ils peuvent constituer le socle d’une perspective et d’une décision culturelle fondatrice dont l’écho, nous n’en doutons pas, contribuerait singulièrement, au propre comme au figuré, à « l’image de la Métropole ». 
Autre façon, peut-être, d’en concevoir « l’attractivité ».
En vous remerciant par avance de vos retours et avis nous vous adressons nos cordiales salutations.
Les initiateurs de l’appel culture 38

jeudi 7 juillet 2016

Lettre aux signataires pour une ambition culturelle au plus près du terrain, et des financements à la hauteur de cette ambition.

Chers amis, 
Trois mois se sont écoulés depuis notre dernier courrier : il s’agissait, courant avril, de vous faire part de la lettre que nous venions d’envoyer par courrier à tous les maires et adjoints à la culture des 49 communes de la Métro ainsi qu’à tous les élus communautaires (voir ici)
Nous avions en effet à cette date, suite à des contacts avec différents « acteurs culturels », élus et agents territoriaux des services culturels, cerné ce qui nous paraissait être les principales problématiques concernant la définition de la compétence métropolitaine en matière de culture. 
Cette question, il est peut-être utile de le préciser, doit être tranchée par un vote du conseil communautaire d’ici la fin de l’année 2016 (faute de quoi ce serait l’ensemble des équipements culturels et socio-culturels qui seraient transférés à la métropole). Il était urgent d’informer les politiques de nos interrogations et de nos attentes afin de contribuer à percevoir et partager les enjeux. 
Calendrier de consultation réduit, absence de consultation des adjoints-tes à la culture des communes, et donc absence de vision politique concernant la culture, réduite le plus souvent à la simple notion d’attractivité du territoire, démarche technocratique prédominante puisqu’associant essentiellement les techniciens des collectivités – intervenant sans orientations politiques concertées avec les élus -es -, budget réduit au « produit » total des transferts, absence de prise en compte de la grande inégalité entre les communes… 
Parallèlement émergent : les exigences légitimes des communes en matière d’action culturelle, de maillage du territoire…. ou le nécessaire soutien à la création, aux réseaux de coopération. 
Nos préoccupations ont été entendues si l’on en juge par les questions posées dans les réunions de concertation qui ont eu lieu depuis. Et par les retours de ceux que nous avons interrogés quant à l’utilité de notre démarche. 
Nous pensons aussi que la Métro, en la personne de son président, a pris note de l’exigence, formulée dans notre lettre et reprise dans ces réunions, de la concertation avec les élus communaux, ainsi que de certaines thématiques dont notre courrier, communiqué aussi aux acteurs culturels, a d’ailleurs encouragé la prise en compte et la discussion. 
Parallèlement à notre présence dans ces instances chaque fois que nous en avons eu connaissance, nous avons rencontré le Collectif métropolitain des acteurs culturels, qui regroupe un grand nombre de lieux, institutions, compagnies, et avons eu la satisfaction de voir nos analyses appréciées, partagées, et considérées comme un appui précieux dans les mois qui viennent. 
La consultation va prendre fin le 8 juillet et donnera lieu le 12 juillet à une restitution et un débat au Stade des Alpes, de 17 à 20h. (accès sur inscription, sur le site : http://participation.lametro.fr/events/restitution-de-la-concertation-culture-et-sport
Une délibération sera proposée au conseil métropolitain à l’automne. 
Notre démarche d’ici-là doit faire apparaître le maximum de convergences possibles, pour que soit définie une ambition culturelle au plus près du terrain, et des financements à la hauteur de cette ambition. 
Nous vous invitons à nous communiquer les informations, points de vue, qui permettront de nourrir la réflexion de notre groupe. Nous vous proposerons une réunion afin de définir quelles initiatives publiques il conviendra de prendre.

mardi 26 avril 2016

En pleine confrontation sociale, les intermittents du spectacle sont-ils des "privilégiés" ?

EN PLEINE CONFRONTATION SOCIALE
Les intermittents du spectacle sont-ils des « privilégiés »?
série d'articles publié par l’HUMANITE débats &controverses du 26 avril 2016
 
POUR UNE VRAIE SÉCURITÉ SOCIALE PROFESSIONNELLE par Angeline Barth Secrétaire générale adjointe de la fédération CGT spectacle

Si l'on en revient au sens premier du terme, les artistes et technicien-ne-s du spectacle bénéficient bien du privilège (privata lex) d'une loi particulière, leur permettant de bénéficier de conditions spécifiques d'indemnisation par l'assurance chômage, mais également d'adaptation à leurs spécificités d'emploi des règles concernant la formation professionnelle, la prévoyance, la santé, la médecine du travail... Ils et elles ont également le privilège d'exercer des métiers passions, de travailler dans un secteur attractif, et pour les rares plus chanceux-ses, de pouvoir choisir les projets sur lesquels ils et elles travaillent. Mais est-ce que cela en fait pour autant des « privilégié-e-s », au sens commun du terme ? Celles et ceux sur lesquels la presse libérale jette régulièrement l'opprobre : intermittent-e-s, fonctionnaires, cheminot-e-s, salarié-e-s d'EDF, (future-s) retraité-e-s bénéficiant d'un régime spécial... Celles et ceux dont on regarde avec envie les particularités comme une injustice, sans voir la partie immergée de l'iceberg.

Les artistes et technicien-ne-s du spectacle alternent des périodes d'emploi et des périodes de chômage. Elles et ils travaillent dans un secteur dans lequel il est « d'usage » de ne pas recourir au CDI, sous réserve que leur emploi relève bien d'une activité temporaire et non de l'activité permanente de l'entreprise. Plus de 120 000 salarié-e-s sont en CDI, contre plus de 250 000 ayant cotisé à Pôle emploi au titre des annexes 8 et 10. Moins d'un-e salarié-e intermittent-e sur deux est indemnisé-e au titre des annexes 8 et 10.

Une étude du Céreq sur la pluriactivité dans le spectacle vivant montre qu'en moyenne les salarié-e-s y travaillent moins de 463 heures annuelles, pour des revenus, 6 928 euros nets, et que seulement 30 % des salarié-e-s tirent l'essentiel de leurs revenus du secteur.
L'insécurité de l'emploi est très forte, la durée moyenne des contrats de travail est de trois jours et les salaires doivent être renégociés à chaque contrat de travail. Ils peuvent même diminuer : ainsi, la rémunération horaire moyenne des artistes dans le champ du spectacle subventionné est passée de 18 euros à 15 euros bruts en cinq ans. Plus de 90 % des entreprises du spectacle vivant et de l'audiovisuel comptent moins de 10 salariés et n'ont pas de représentants du personnel. Les artistes et technicienne-s ont donc très peu de moyens pour se défendre, et la menace de se faire blacklister par des employeurs peu scrupuleux du dialogue social est très présente.

Les femmes artistes et les techniciennes évoluent, quant à elles, dans un milieu misogyne qui n'échappe pas aux clichés de la société : un tiers des techniciens sont des femmes et la même proportion des salariés travaillant dans l'administration sont des hommes. Seuls 30% des intermittents sont des femmes.
Les comédiennes sont confrontées à la raréfaction des rôles de femmes après la quarantaine. Pour les femmes enceintes, il est extrêmement ardu d'atteindre le nombre d'heures requis pour bénéficier des allocations journalières de la Sécurité sociale et elles subissent la double peine en éprouvant de grandes difficultés à redevenir bénéficiaires du régime d'assurance chômage. Au-delà du sexisme « ordinaire » s'ajoutent des sujets tabous: le harcèlement et les pressions sexuelles liées à l'obtention d'un travail, d'une production ou d'un rôle...
Cet inventaire à la Prévert démontre bien que le terme « privilégié » n'est pas le plus approprié pour caractériser les artistes et technicien-ne-s du spectacle. L'emploi ne cesse de se précariser dans notre société, et au-delà des intermittent-e-s, nous devons continuer à défendre les salarié-e-s les plus fragiles en construisant des droits nouveaux pour toutes et tous, attachés à la personne et garantis collectivement. Une vraie sécurité sociale professionnelle. Gagner le nouveau statut du travail salarié que défend la CGT.

POURQUOI ACCEPTER QUE LE MEDEF IMPOSE SES ÉLÉMENTS DE LANGAGE ? par Samuel Churin Acteur et membre de la Coordination des intermittents et précaires d'Île-de France

Soyons clair, ce discours sur les privilèges est une opération de communication orchestrée par le Medef. Un de leurs représentants m'avait dit une fois avec cynisme : « Vous avez raison, il n'y a pas de privilèges. L'important ce n'est pas que ce soit vrai, mais que tout le monde le croit ! » Nous pourrions attaquer en diffamation tout propos allant dans ce sens mais nous serions sûrs de perdre : nos adversaires plaideraient qu'ils n'étaient pas au courant et qu'il n'est pas interdit de dire ou d'écrire des contre-vérités. Et pourtant ! Les intermittents du spectacle représentent 4 % des chômeurs indemnisés (110 000 personnes) et 4 % des dépenses. De plus, le déficit de 1 milliard dont on accable les intermittents n'existe pas.
Ce chiffre correspond aux indemnités versées à 110 000 chômeurs, qu'ils soient intermittents ou pas. Autrement dit, un intermittent ne coûte pas plus cher que n'importe quel salarié au chômage. Le Medef veut mettre fin au régime spécifique d'indemnisation chômage des intermittents (annexes 8 et 10). « Spécifique » ne signifie pas « privilégié » mais adapté à des pratiques d'emploi discontinues. La réforme voulue par le syndicat des patrons n'est pas du tout économique mais idéologique. Ce qui justifie leur acharnement contre une si petite catégorie de salariés dépasse largement le cadre des in-
termittents. Après avoir supprimé le régime d'assurance chômage des intérimaires en 2014, le Medef a la volonté de détruire le dernier régime spécifique lié à l'activité réduite. Or, la flexibilité et la précarité explosent. C'est pourquoi il est impératif que l'intermittence du spectacle soit étendue à toute l'intermittence de l'emploi, quelle que soit l'activité exercée. Pour le Medef, l'intermittence est un laboratoire d'autant plus dangereux qu'il doit s'élargir. De plus, ce qui se passe actuellement est très révélateur de la violence néolibérale qui se met en place.
D'un côté, on réclame davantage de flexibilité avec la loi travail en attaquant particulièrement les salariés en CDI ; de l'autre, les négociations sur l'assurance chômage visent à supprimer une bonne partie des droits liés aux contrats courts (CDD, CDDU réservés aux intermittents, etc.). Le gouvernement et son partenaire le Medef mettent en place la flexibilité sans sécurité. En vérité, le seul vrai privilégié est le Medef. Le dialogue social derrière lequel les gouvernements se cachent n'existe pas. Les règles du jeu sont truquées. Ce système mafieux offre au Medef un droit de veto sur tous les accords (retraites, Sécurité sociale, assurance chômage).

LE RÉGIME SPÉCIFIQUE POURRAIT SERVIR DE MODÈLE par Mathieu Grégoire* Maître de conférences à l'université Paris-Ouest Nanterre

Les intermittents du spectacle sont-ils socialement des privilégiés ? Précisons de quoi nous parlons : intermittent, ce n'est pas un métier, c'est d'abord une condition d'emploi. Dans le secteur, le CDD est la norme. C'est un « usage » hérité de l'histoire. C'est aussi, depuis une trentaine d'années, un ensemble de règles spécifiques d'indemnisation du chômage au sein de l'Unédic. Socialement, on trouve donc chez les intermittents une grande diversité de situations sociales qui recouvrent l'ensemble du spectre de l'échelle sociale. Bénéficient-ils d'un régime de faveur en termes d'indemnisation ? Tout dépend à qui on les compare.
Comparé au régime général, il est clair que les intermittents ne sont pas des privilégiés. Contrairement aux idées reçues, le seuil d'éligibilité à l'assurance chômage est plus dur pour les intermittents et les durées possibles d'indemnisation plus courtes. Pour autant, les règles d'indemnisation des intermittents sont beaucoup mieux adaptées à la discontinuité de l'emploi. Par ailleurs, quand un salarié « ordinaire » connaît une difficulté, il tombe au chômage. Pour les intermittents, en revanche, une difficulté de carrière signifie tomber hors de toute couverture du chômage. Socialement, cela fait une énorme différence ! Si on compare aux autres salariés précaires, la réponse est différente. Des millions de salariés, aujourd'hui, vivent non pas un chômage à temps plein après des années d'emploi à temps plein mais une succession d'emplois discontinue, entrecoupée par des périodes de chômage interstitielles.
Ces salariés ont une couverture chômage indigente car il y a un consensus mortifère pour ne pas, surtout pas, leur accorder de droits. On le fait « pour leur bien », car ils n'ont pas vocation à demeurer dans cette situation : un jour, ils accéderont, peut-être, au Graal de l'emploi stable, il ne faudrait surtout pas qu'ils s'installent durablement dans l'emploi précaire. Il me semble, au contraire, qu'il est urgent aujourd'hui d'inventer de nouveaux droits pour ces salariés. De ce point de vue, le régime des intermittents et leurs revendications pourraient servir de modèle pour accorder un salaire continu à cette frange du salariat à l'emploi discontinu.
Toutefois, une autre source de précarité « collective » des intermittents est de nature politique. Les intermittents ne demandent aucun privilège et refusent les « sanctuaires » dans lesquels on veut les enfermer au nom de l'« exception culturelle ». Mais ils n'acceptent pas pour autant de demeurer l'éternel souffre-douleur du Medef qui, manière quasi pavlovienne, s'acharne sur eux à chaque renégociation de la convention d'assurance chômage. Cette année, comme pour la 10e fois depuis 1992, la négociation de l'assurance chômage a donné lieu à une attaque du patronat sur les intermittents du spectacle.
Peu importe que, réforme après réforme, l'indemnisation des intermittents soit réduite. Peu importe les coups de canif passés. Peu importe les réformes de 1992, de 1999, de 2003, de 2006 ou de 2014, le patronat et ses alliés ne se lassent pas de considérer les intermittents comme des privilégiés, comme « la danseuse de l'Unédic (sic) ». Sans relâche et sans réelle limite préétablie, ils s'emploient avec constance et application à réduire les droits au chômage de ces salariés à l'emploi discontinu. L'outrance de lettre de cadrage du Medef pour les négociations en cours est, de ce point de vue, éloquente : plus de 400 millions d'économies leur sont demandés d'ici à quatre ans, soit deux fois plus environ que si l'on supprimait leur régime et qu'on les basculait au régime général. Autrement dit, le Medef ne veut pas simplement la mort de ce régime, il le veut mort et enterré.

*Dernier ouvrage paru : les Intermittents du spectacle. Enjeux d'un siècle de luttes (de 1919 à nos jours), éditions La Dispute, 2013.

samedi 23 avril 2016

Lettre envoyée le 13 avril aux maires, adjoints ou élus en charge de la culture des 49 communes de la Métro et aux conseillers communautaires.

Les initiateurs de l’Appel « Mobiliser tous les acteurs de la culture pour refonder et développer l’engagement des collectivités »
à
Madame la Maire, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les Conseillers communautaires,
Mesdames les Conseillères et Messieurs les Conseillers municipaux des communes de La Métro
Grenoble, le 4 avril 2016
Madame, Monsieur,
Militants au service de l’action publique culturelle, acteurs de la vie culturelle, adjoints à la culture de trois communes de la banlieue grenobloise historiquement et très activement mobilisées en faveur des politiques publiques en matière de culture, nous nous sommes réunis en 2015 pour lancer un appel qui vise, en une période décisive de mutations territoriales et de rétrécissement des dotations budgétaires, à mobiliser largement les acteurs culturels et institutionnels de notre agglomération en faveur de la culture. Cet appel et ses signataires se trouvent sur le site (culture-38.blogspot.fr).
Nos ambitions pour la culture,
- en ce qu’elle constitue le fondement de la construction de l’identité plurielle de chacun et de chacune en toute liberté, de son inscription dans la vie sociale, dans le partage, la rencontre, les débats ;
- en ce qu’elle est donc le fondement de notre cité, de notre humanité ;
sont aussi des raisons fortes de craindre, en cette période de crise économique, sociale, et morale, les effets possibles des mutations territoriales, conjointement aux politiques dites de rigueur, sur les choix budgétaires aux différents niveaux, notamment, pour ce qui nous concerne, celui de la métropole et ceux des différentes communes qui la composent.
Au moment décisif où est en train de s’instruire la question de la compétence métropolitaine en matière de politique culturelle, nous voulons rappeler ou énoncer les principes qui selon nous permettent de la mettre au service des habitants et de la cité. Poser aussi des questions majeures.
Le propre de l’action publique en faveur de la culture, c’est qu’elle vise l’émancipation de l’individu dans une société plus ouverte et plus solidaire, gage de sa cohésion et de nos libertés.
Les inégalités qui minent notre société, tant économiques que sociales, font qu’il ne suffit pas de construire et de financer des équipements culturels, de mettre les publics en présence des oeuvres, des artistes et créateurs, d’ouvrir les médiathèques, etc. pour susciter et retenir l’intérêt, pour permettre à tous de se « mettre en culture ». Indispensables sont les lieux, les occasions, les institutions, les multiples réseaux à constituer, à soutenir entre les uns et les autres, qui permettent l’éducation de la sensibilité et de l’esprit (éducation du regard, de l’ouïe, de la vue,...) et ce dès l’âge scolaire, par la rencontre, l’échange, la réflexion, la pratique, l’incitation.
Ceci implique donc une action dans la durée, le développement de la médiation, et non du seul événementiel. Les résidences d’artistes qui visent la création sont aussi le moyen de permettre qu’artistes volontaires et publics se nourrissent les uns des autres. À ces multiples dimensions s’ajoutent tant le soutien aux cultures émergentes que la prise en compte des changements sociaux et des modes de vie.
Chaque équipement culturel doit donc s’alimenter d’un réseau serré qu’il alimente en retour.
Ce maillage dans la proximité n’est pas incompatible avec l’ouverture à un public venu d’autres communes : les études de fréquentation des « grands » équipements le prouvent, et pas seulement celles qui concernent les grands équipements nationaux ou régionaux.
Quels espoirs, quelles ambitions alors pour la métropole ? Quels bienfaits escompter de la compétence métropolitaine en matière de politique culturelle ?
Soulignons tout d’abord qu’avant même que la question ait été posée aux communes, la Métro s’est engagée dès juillet 2015 dans cette voie par un vote en faveur d’un projet de construction d’un planétarium aux Moulins de Villancourt, investissement pour lequel la part métropolitaine prévue se monte à 3,9 millions d’euros (à notre connaissance les coûts de fonctionnement n’ont pas été évalués), d’une subvention au CCSTI (sis à Grenoble), et d’une autre subvention de 70 000 euros pour une manifestation pyrotechnique en relation avec la programmation arts-sciences de l’Hexagone. S’est donc ouvert là le volet « sciences et techniques » d’une politique culturelle publique ambitieuse. Le projet abriterait une unité de diffusion artistique.
La sollicitation dont vous êtes l’objet dans le processus actuellement en cours de définition de cette compétence culturelle éventuelle est cadrée, si l’on peut dire, par la règle budgétaire qui l’accompagne : le budget culturel de la Métro ne sera que la somme des euros correspondant au financement actuel des équipements ou actions transférés. C’est ce qu’on appelle le « transfert à budget iso ».
Ainsi donc une fois les transferts effectués, les communes perdront les ressources correspondantes dont l’utilisation sera définie par le conseil et les services culturels de la Métro. Comment ceux-ci pourront-ils assurer un égal maillage de l’ensemble du territoire à budget constant ? Comment être sûrs qu’ils seront à même de mieux nourrir par un travail de proximité les communes actuellement sous dotées ? Comment permettre sans des moyens supplémentaires l’accès de tous aux offres culturelles dans un territoire métropolitain très hétérogène avec une ville centre forte, des banlieues, des villes moyennes et des petites communes rurales ? L’éloignement des lieux de décision et de répartition facilitera-t-il une connaissance fine du terrain ? Ces questions nous paraissent exiger un débat collectif entre les communes concernées, entre leurs élus, sans se limiter à une collecte de fiches techniques à remplir dans des délais bien trop brefs ou d’auditions privées successives, ou encore du travail de comités. Notre missive a pour but de mettre en commun les questions qui nous paraissent incontournables.
Que peut-on envisager de mutualiser?
La réponse dépend de ce que nous considérons comme relevant d’une plus-value, non au sens comptable du terme, mais au sens des avantages mutuels que tel ou tel transfert rendrait.
Notons que les « grands » équipements sont fréquentés par un public varié qui déborde largement de leur cadre communal et qui peut l’être davantage encore à condition de garantir des conditions égales de mobilité (offre de transports, tarifs ou gratuité).
Il y a à nos yeux d’autres champs possibles :
- La lecture publique : accès commun à un ensemble de ressources numériques, portail documentaire commun. La bibliothèque numérique est déjà avancée à Grenoble, avec un nouveau logiciel que l’on peut étendre à toutes les communes. Il existe déjà des réseaux locaux de bibliothèques. Peut-on mettre en commun tous les fonds ? Conférer à certaines une spécialisation? Avoir une seule politique tarifaire : la gratuité chère à certaines communes ?
- Une coordination des lieux patrimoniaux qui traitent de notre histoire ouvrière, avec l’arrivée de populations immigrées venant de plus de 40 pays différents, ces lieux faisant vivre leur histoire, l’histoire de leurs luttes. Certains sont des musées départementaux. Qu’en est-il des intentions du Conseil départemental sur ces transferts ?
- La conception et l’organisation de la médiation culturelle et artistique, formation artistique, formations spécifiques.
Enseignements artistiques : travail en réseau entre écoles, enseignements rares dont les enseignants interviennent en plusieurs lieux, qui n’auraient plus qu’un seul employeur.
Les dispositifs et actions d’éducation artistique et culturelle à valoriser.
- Des analogies restent à faire avec la réflexion sur le sport et le sport de haut niveau en particulier.
- Les résidences d’artistes et l’aide à la création
Et on est tenté de dire toutes les pratiques émergentes en privilégiant plutôt l’accès aux pratiques (comme avec Cap Berriat ou à DCAP) et la cohésion sociale.
Cette liste indicative appellera certainement des questionnements plus fins.
S’agissant des conséquences des lois NOTRe et MAPAM des incertitudes demeurent :
Quelles règles pour les décisions, quelles répartitions de financement vont s’établir dans les commissions culturelles de la CTAP à venir ? (conférences territoriales de l’action publique). Cette CTAP comporte des représentants politiques de la Région, des Départements, des communes, intercommunalités, villes, sous la présidence du Président de Région. L'État n'y est pas représenté. Les villes des métropoles le seront-elles ? Sera-t-elle un « parlement régional de la culture permettant un débat public sur les orientations ? » Quelle place sera faite aux besoins, aux propositions, aux points de vue des « petites » collectivités ? Cette commission bénéficiera-t-elle principalement à ceux des acteurs qui sont les mieux soutenus et représentés ? Signalons également que la Région peut solliciter la délégation par l’État de sa compétence culturelle. Ce serait donc dans l’interface Intercommunalités / Région que se situerait le lieu d’information et de décision en matière culturelle ?
Subsistera-t-il d’autres sources d'aides financières pour les actions propres des communes en matière culturelle (actions de proximité), s’il ne leur restait plus d'espace propre de négociation avec les financeurs ?
Ce sont là les interrogations, les propositions que nous pouvons formuler et partager avec vous à ce stade.
Si elles vous ont intéressés, si elles vous paraissent pertinentes, si elles vous semblent appeler de plus amples investigations et réflexions, voire une expression publique afin de permettre que ce débat irrigue très largement l’espace métropolitain, nous sommes à votre disposition pour faciliter échanges et mise en commun.
Veuillez agréer, Madame la Maire, Monsieur le Maire, Mesdames les Conseillères et Messieurs les Conseillers municipaux, l’assurance de nos sentiments civiques dévoués.
Les initiateurs de l’Appel pour la culture
Contact : culture38@laposte.net

mercredi 16 décembre 2015

Appel: mobiliser tous les actrices et acteurs de la culture pour refonder et développer l'engagement des collectivités

Télécharger l'Appel
Le présent appel a pour but, comme son titre le précise, de mobiliser tous les acteurs de la culture pour refonder et développer l’engagement des collectivités territoriales de l’agglomération grenobloise. 
La situation de notre pays est préoccupante. Nombre de nos concitoyens souffrent. 
La santé, l’éducation, la culture, notamment, reçoivent des coups dont on ne mesure pas les conséquences sociétales. 
Les initiateurs du présent appel issus de partis et formations du front de gauche, d’élus, ou militants « sans partis » et les signataires, ont pour ambition de mobiliser dans les prochains mois des acteurs de la vie culturelle, au sens large, pour un projet émancipateur pour l’art, la culture en agglomération grenobloise. 
C’est une démarche qui complète et soutient la mobilisation syndicale en cours en Isère, contre la baisse des budgets culturels. Ce texte que nous vous soumettons au débat, à la signature, ne prétend pas être exhaustif. Nous ambitionnons une agglomération solidaire. 
Beaucoup de questions restent à débattre, en particulier celle, très actuelle, des compétences culturelles des différentes collectivités territoriales. Nombre de nos concitoyens attendent un engagement des formations politiques et de leurs élus pour la culture. La conclusion de l’appel résume bien notre volonté : « Face aux dégâts du libéralisme et au danger de la démagogie, l’urgence est de faire de l’art et de la culture l’outil essentiel du seul combat qui vaille, celui de l’émancipation humaine »

Rajouter mon nom sur la liste des Signataires, sur la partie message, indiquer sa profession ou ses responsabilités:
foxyform
Texte intégral de l'Appel ci-dessous

De Ricardo Montserrat, auteur dramatique et metteur en scène connu pour son engagement auprès des publics que l’on dit « éloignés »,

Mardi 15 décembre 2015, nous avons reçu de Ricardo Montserrat, le message suivant: 

"Dans collectivité, il y a collectif, lire ensemble, légiférer ensemble. Une démocratie proche, toute proche des gens et surtout de ceux qui ont besoin de tous."

Nous avons écouté Ricardo Montserrat débattre sur l’art comme outil le 29 novembre dernier à Gratte-Monde, le festival de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes. Témoignage passionnant, et ô combien convaincant, de ce que peut le théâtre pour la cité, lorsqu’il devient le lieu ouvert où s’expriment et se reconnaissent ceux à qui la parole est déniée. 

jeudi 10 décembre 2015

Après les attentats du 13 novembre à Paris et Saint Denis : Paroles de Tahar Bekri, poète et universitaire tunisien, David Lescot, auteur et metteur en scène, Denis Gravouil, secrétaire de la CGT spectacle

Nous avons le plaisir de vous faire partager quelques citations fortes publiées sur le site du journal l'Humanité.
« Il est temps que les États de droit se ressaisissent, que les démocraties revoient leurs failles !... »
« J’écris, je fais du théâtre. J’entends depuis vendredi que continuer à monter sur scène, c’est faire de la résistance. Là encore, je ne crois pas … »
« Pour contrer la haine (…) initier une nouvelle démocratie culturelle. »